Le TORI et trois universités insulaires – avec chacune son navire océanographique également – sont à l’avant-garde des efforts taiwanais dans le domaine de la recherche marine. Les bateaux Ocean Researcher I, II et III sont utilisés par l’Université nationale de Taiwan (NTU), à Taipei, l’Université nationale de l’océan de Taiwan (NTOU), à Keelung, et l’Université nationale Sun Yat-sen, à Kaohsiung, respectivement. Ensemble, ces établissements ont ouvert de nouvelles perspectives pour la science et les technologies marines à Taiwan et permis à l’île de renforcer sa coopération avec la communauté internationale dans ce domaine.
Avec ses 72,6 m de long et ses 2 700 t, l’OR-V peut accueillir à son bord 18 membres d’équipage et 30 chercheurs et techniciens pour des voyages pouvant durer jusqu’à 50 jours, sur des distances allant jusqu’à 13 000 milles marins. Le bateau a été construit par les Chantiers navals Jong Shyn, à Kaohsiung, et compte trois laboratoires, un sondeur acoustique multifaisceau, un multiéchantillonneur de plancton (permettant des collectes horizontales et verticales), un système de cartographie des fonds marins par sonar et un système de détection des séismes. Le navire océanographique est également doté de véhicules sous-marins télécommandés pouvant plonger jusqu’à 3 000 m. Ces derniers permettent aux scientifiques de prélever des échantillons d’eau des profondeurs et de sédiments, mais également de mener des recherches sur le corail ou les hydrates de gaz situés dans les couches sédimentaires du plancher océanique.
Le TORI offre ses services aux universités et aux entreprises mais mène aussi, pour le compte des ministères de l’Economie, de l’Intérieur, de la Défense et des Sciences, des études d’impact environnemental pour des projets de prospection énergétique sous-marine, ainsi que des missions de cartographie des eaux territoriales de la République de Chine.
Toutefois, l’emploi du temps de l’OR-V n’est pas uniquement fixé par l’Etat ou les océanographes taiwanais. En effet, le navire accueille aussi des scientifiques, des étudiants et des membres d’organisations du monde entier qui viennent mener des recherches à son bord, précise Gong Gwo-ching.
Le TORI a été créé en 2008 à Kaohsiung sous l’égide des Laboratoires nationaux de recherche appliquée et est financé par le ministère des Sciences. Ses principales missions consistent à construire des bases de données océanographiques, à former des professionnels des sciences et technologies marines, à établir une plateforme de recherche-développement facilitant la coopération et le partage des ressources, à gérer la flotte taiwanaise de recherche océanographique et à soutenir la recherche universitaire.
Les océans, explique le directeur du TORI, sont affectés par le changement du climat et l’influencent en retour. L’institut cherche donc à évaluer l’impact du changement climatique sur l’océan et ses conséquences pour Taiwan en termes de sécurité nationale. Parmi les risques à prendre en compte figurent l’acidification de l’eau de mer, l’accroissement de la fréquence et de l’intensité des tempêtes, la baisse de la teneur en oxygène de l’eau de mer, la montée du niveau des océans et le réchauffement des températures.
C’est pourquoi le TORI a installé 15 radars à haute fréquence le long des côtes taiwanaises qui mesurent en temps réel les courants de surface avec une portée de 120 km. En mer de Chine méridionale, l’institut a également déployé un ensemble de balises flottantes équipées de capteurs mesurant l’acidité des eaux, leur teneur en dioxyde de carbone, leur température et leur turbidité, alors que des pièges à sédiments sous la surface servent à mesurer la quantité de diverses substances présentes dans l’eau. L’information collectée par les balises, explique Gong Gwo-ching, est utilisée aussi bien pour la recherche océanographique que pour les systèmes d’alerte précoce aux catastrophes naturelles (séismes et typhons), ou encore pour les opérations de secours en mer.
Dans un futur proche, le TORI prévoit d’étendre ce réseau en déployant pas moins de 50 sismomètres de fond de mer (OBS). Ces appareils seront utilisés pour étudier la géologie du plancher océanique et surveiller les risques posés par les séismes et les glissements de terrain sous-marins.
Des ressources inexploitées
L’exploration des ressources énergétiques est une autre priorité pour le TORI, en particulier dans le domaine des hydrates de gaz, lesquels sont considérés dans le monde entier comme l’une des ressources d’énergie propre inexploitées et à l’excellent potentiel, dit Gong Gwo-ching. Il s’agit principalement de méthane piégé au fond de la mer par les hautes pressions et les faibles températures. Les études préliminaires menées entre 2004 et 2008 sur l’initiative du ministère de l’Economie ont identifié les fonds marins situés au sud-ouest de Taiwan comme étant potentiellement riches en hydrates de gaz.
Le Programme national des sciences et technologies pour l’énergie, régi par le ministère des Sciences, a lancé en 2012 un projet directeur pour les hydrates de gaz, lequel doit se poursuivre jusqu’en 2015. Il s’agit notamment d’identifier avec précision les fonds marins riches en hydrates de gaz et d’y conduire des carottages pour déterminer leur prévalence. Jusqu’ici, ce travail exploratoire a été mené en coopération avec des partenaires internationaux car Taiwan ne dispose pas encore de toutes les technologies nécessaires. Ainsi, les services de l’Etat, les universités taiwanaises et des organisations comme l’Academia Sinica, le plus prestigieux organisme de recherche dans l’île, ont travaillé avec des scientifiques et à l’aide d’équipements japonais, allemands et américains.
A l’avenir, les eaux entourant Taiwan garderont un fort potentiel halieutique, énergétique et minier, estime Gong Gwo-ching. Toutefois, ajoute-t-il, les études sur la disponibilité et la distribution de ces ressources restent insuffisantes, alors même que leur exploitation nécessiterait d’importants investissements et des technologies de pointe. Selon le chercheur, l’Etat devrait donc consacrer davantage de financements aux technologies d’exploration sous-marine, de manière à encourager les universités et les entreprises à jouer un rôle plus important dans ce domaine.
Dai Chang-feng [戴昌鳳], le directeur de l’Institut d’océanographie de la NTU, souligne lui aussi la richesse des ressources marines autour de Taiwan. « Les océans renferment des trésors biologiques et physiques : eau, ressources halieutiques, gaz, minéraux et pétrole, dit-il. On y trouve aussi une énergie abondante – sous la forme de marées, de vagues et de vent – qui peut être convertie en électricité. Ces atouts revêtent une importance croissante à mesure que les ressources terrestres s’épuisent. »
L’Institut d’océanographie de la NTU a été fondé en 1968 et mène, notamment à l’aide de l’OR-I, des recherches biologiques, chimiques, physiques et géologiques dans les mers et détroits entourant Taiwan. Dai Chang-feng insiste sur le formidable terrain de recherche que constituent ces étendues d’eau situées à la jonction des plaques eurasienne et de la mer des Philippines, en particulier pour l’étude des courants de bord. Taiwan, dit-il, devrait mettre à profit sa situation géographique pour promouvoir des recherches marines porteuses de promesses pour la communauté scientifique internationale.
L’Institut de recherche océanographique de Taiwan accueille à bord de l’Ocean Researcher V des scientifiques dua monde entier. (Aimable crédit de l'Institut de recherche océanographique de Taiwan)
Les recherches menées par Dai Chang-feng ont trait à l’écologie des récifs coralliens. Ses travaux ont été notamment publiés dans Coral Reefs, la revue de la Société internationale d’étude des récifs coralliens, et dans Marine Biology, une publication du groupe Axel Springer, en Allemagne.
Les récifs coralliens, dit-il, jouent un rôle vital pour le maintien de la biodiversité car la productivité primaire, c’est-à-dire la vitesse à laquelle la matière organique s’y forme à partir de matière minérale et d’un apport d’énergie, y est élevée. Cette forte productivité primaire, ajoute-t-il, crée des écosystèmes indispensables pour les poissons et les autres organismes aquatiques, et la plupart des aires marines protégées comptent des récifs coralliens. Pour conserver ces ressources biologiques marines, poursuit le directeur de l’Institut océanographique de la NTU, la tendance internationale est d’imposer des restrictions aux projets de développement, de raccourcir les périodes de pêche et de limiter les prises, ainsi que de contrôler l’ancrage des bateaux et les activités de loisir.
Les eaux entourant Taiwan comptent quelque 300 espèces de coraux, soit près du tiers de toutes celles recensées dans le monde. Certaines de celles trouvées autour de l’île ont toutefois souffert de conditions climatiques inhabituelles et des activités humaines comme la pêche. C’est pourquoi Dai Chang-feng enjoint aux pouvoirs publics, sur le modèle suivi dans d’autres pays, de faire des aires marines protégées leur outil prioritaire de conservation des récifs coralliens et de faire strictement respecter les règles afférentes.
Les enseignants-chercheurs de la NTU participent fréquemment à des conférences internationales aux côtés de spécialistes japonais, anglais ou américains des écosystèmes marins et de l’impact du changement climatique sur ces derniers. En novembre 2013, Dai Chang-feng a ainsi assisté en Indonésie à un séminaire consacré aux marées et aux changements du niveau des eaux en mer de Chine méridionale. Sa communication était intitulée : « Conservation de la biodiversité marine de l’atoll de Dongsha (Pratas) en mer de Chine méridionale ».
Etant donné le caractère crucial de la recherche marine, ajoute le scientifique, les Etats devraient pleinement la prendre en compte dans l’élaboration et la mise en œuvre de leurs politiques. Par exemple, pour résoudre le problème de la surpêche et celui de la pollution des côtes et des zones au large, les Etats devraient introduire des mesures de régulation et de gestion des écosystèmes, suggère-t-il.
Faire respecter la loi
A Taiwan, un certain nombre d’aires maritimes protégées ont été délimitées par l’Agence de la pêche qui dépend du ministère de l’Agriculture mais elles restent méconnues des pêcheurs et ne sont pas bien gérées, relève Dai Chang-feng. L’une des difficultés tient au fait que l’Agence de la pêche ne dispose des moyens nécessaires pour faire appliquer la loi, lesquels sont détenus par la direction générale des Gardes-côtes. L’Agence de la pêche ne peut donc qu’inciter les bateaux à éviter les aires marines protégées. Il est indispensable que l’Etat dispose d’une unité spécialisée dans les affaires maritimes chargée à la fois de la planification, de la gestion et du pouvoir de contrôle, insiste Dai Chang-feng.
Fondée en 1953 sous la forme d’un institut universitaire technique et ayant le statut d’université depuis 1989, la NTOU est depuis son origine dédiée aux affaires maritimes. Dotée de six facultés regroupant 15 départements et 12 instituts supérieurs, l’établissement gère en outre le Centre d’excellence pour les océans, le Centre d’éducation marine de Taiwan, sans oublier le navire océanographique OR-II. Lee Ming-an [李明安], le doyen de la faculté des Sciences et Ressources de l’océan (COSR) de la NTOU, détaille les projets de recherche conduits par celle-ci. Ils portent sur les effets des changements environnementaux globaux sur la biogéochimie de l’océan et sur les écosystèmes dans les mers entourant Taiwan et dans le nord-ouest de l’océan Pacifique, et concernent aussi l’observation sur le long terme du Kuroshio, un courant marin puissant qui remonte le long des côtes orientales de Taiwan.
La COSR est également impliquée dans un certain nombre d’échanges académiques et de collaborations scientifiques internationales. En novembre 2013, Lee Ming-an a participé en Corée du Sud à une conférence sino-coréenne sur les systèmes d’information géographique, avant de s’envoler pour le Japon où il a assisté à la 7e rencontre annuelle de la Société asiatique d’écho-intégration (une technique acoustique au service de la pêche).
Chen Min-te [陳明德], le directeur de l’Institut de géosciences appliquées, un organisme apparenté à la COSR, explique que les recherches conduites par la faculté au cours des 20 dernières années sur les ressources halieutiques et les changements de l’écosystème en mer de Chine orientale ont permis de constituer une base de données prisée des organisations de pêche internationales et des scientifiques. Chen Min-te a également participé à l’Etude internationale sur le changement marin global, dont l’objectif est de comprendre les mécanismes et les conséquences du changement climatique à travers l’analyse des sédiments et roches au fond des océans.
Etudier les échantillons extraits du carottage des dépôts sédimentaires des mers profondes est l’un des meilleurs moyens pour comprendre les interactions entre le climat et les océans, dit Chen Min-te. L’institut qu’il dirige dispose d’une importante collection de carottes sous-marines et son équipe, qui participe au Programme international de découverte de l’océan (IODP), va prochainement mener des opérations de forage dans la fosse d’Okinawa, au large du Japon. Les scientifiques des 26 pays participant à l’IODP veulent mieux comprendre l’histoire et la dynamique de la Terre grâce à l’examen des carottes sédimentaires ainsi prélevées.
En ce qui concerne les eaux entourant Taiwan, le directeur de l’Institut de chimie et d’écologie de l’environnement marin (IMECE) de la COSR, Chiang Kuo-ping [蔣國平], regrette que les efforts de protection menés par l’Etat portent essentiellement sur le contrôle et la prévention des pollutions terrestres, alors que la pollution maritime fait l’objet de moins d’attention. Le rejet en mer de déchets industriels ou ménagers reste pourtant un grave problème, souligne-t-il, appelant à renforcer la législation dans ce domaine. Et comme Dai Chang-feng, Chiang Kuo-ping souhaite que l’Etat crée davantage d’aires marines protégées et qu’il en fasse respecter le périmètre de manière plus convaincante pour garantir la préservation d’habitats naturels fragiles et des stocks de poissons suffisants.
Parallèlement, il espère une hausse des financements publics pour la recherche scientifique et l’éducation sur le monde marin. Améliorer la connaissance de l’environnement marin est indispensable si l’on veut s’assurer que les ressources océaniques sont utilisées de manière durable, et la recherche scientifique peut épauler la prise de décision dans des domaines tels que les prévisions météorologiques ou la préparation aux catastrophes naturelles, avance-t-il.
« Taiwan est un pays maritime et l’océan peut représenter un espoir, une chance ou un risque. Seule une gestion appropriée de nos ressources océaniques nous permettra de transformer les risques en opportunités, conclut le directeur de l’IMECE. C’est notre mission, à nous autres, universitaires et chercheurs, de contribuer, par les connaissances que nous apportons, à la formulation des stratégies de développement marin. Nous voulons nous assurer que la direction prise est bien la bonne. »